Le classement de 1855 : comment Bordeaux a classé ses vins
En avril 1855, des courtiers de Bordeaux ont classé en moins de deux semaines les meilleurs vins de la Gironde, d'après leurs prix. Comment cette liste est née, ce qu'elle contient et pourquoi elle n'a presque pas changé depuis.

À Bordeaux, la mention « cru classé en 1855 » ne s'invente pas : elle est réservée aux domaines d'une liste dressée au printemps 18551. Ceux qui l'ont écrite ne pensaient pas qu'elle durerait. Dans Vivre la vigne, en 1981, le baron Philippe de Rothschild le résume : pour ceux de 1855, le classement devait être « occasionnel, sans lendemain, oublié dès la fin de l'exposition »2. Il fait pourtant toujours autorité dans le monde du vin3, alors que des courtiers l'ont établi en moins de deux semaines, à partir des prix de vente.
Une liste pour l'Exposition universelle
Le 8 mars 1853, Napoléon III décide par décret de tenir une Exposition universelle à Paris. Elle ouvre le 15 mai 18554. En Gironde, un comité présidé par le préfet s'adresse à la Chambre de commerce de Bordeaux, qui organise la présentation des vins5, 6. La Chambre veut montrer, à côté des bouteilles, une carte détaillée du Bordelais3, 7. Son président, Lodi-Martin Duffour-Dubergier, confie alors une mission aux courtiers2, 6.
Le 5 avril 1855, la Chambre écrit au Syndicat des courtiers. Elle demande « une liste de tous les crus classés de vin rouge du département, aussi exacte et complète que possible », en précisant à laquelle des cinq catégories appartient chaque domaine3, 5. L'Exposition doit ouvrir le mois suivant, et le délai est très court3.

Le prix, pas la dégustation
Les courtiers sont les intermédiaires entre les propriétaires, qui vendent le vin, et les négociants, qui l'achètent. Ils n'achètent pas en leur nom propre8. Ils visitent les vignobles toute l'année et suivent les prix du marché : personne n'est mieux placé pour répondre3.
Ils n'ont rien goûté pour l'occasion. Il n'y a eu ni visite des châteaux, ni dégustation, ni échantillon6. Les courtiers se sont fondés sur les prix obtenus par chaque cru pendant de nombreuses années3, 9. Leur liste, écrit l'historien Dewey Markham, était « un tableau exact des tarifs pratiqués durant une longue période de temps ». Un bon millésime isolé ne suffisait pas : « seule une qualité constante assurait à un cru sa place dans la hiérarchie »3.
Cette hiérarchie existait déjà dans le commerce. Au début des années 1850, elle comptait cinq niveaux bien définis3. En 1787, Thomas Jefferson, futur président des États-Unis, avait établi son propre classement des vins de la région9. Les courtiers n'ont donc pas inventé l'ordre des crus : ils l'ont mis par écrit.
Le 18 avril 1855, ils remettent leur liste à la Chambre de commerce5, 11. Dans la lettre d'envoi, ils préviennent qu'ils n'ont « pas eu la pensée de dresser un état officiel de nos grands vins »5, 10.

Ce que contient la liste
Les courtiers classent en même temps les rouges et les blancs liquoreux de Sauternes et de Barsac5, 12. Les rouges viennent tous du Médoc, à une exception près : Haut-Brion, dans les Graves5, 7, 9. Aucun saint-émilion ni aucun pomerol ne figure sur la liste5. Selon Jean-Michel Cazes, cité par Vitisphere, ces vins dépendaient alors de la Chambre de commerce de Libourne2.
La liste d'avril compte 57 crus rouges, puis 58 après l'ajout de Cantemerle en septembre7, 10. Quatre sont premiers crus : Lafite, Latour, Margaux et Haut-Brion3, 10. Côté liquoreux, 21 domaines sont classés11, 12. Yquem y reçoit seul le rang de premier cru supérieur, qu'aucun rouge n'a obtenu5, 12.

Être classé ne dépendait pas de l'envoi de vin à Paris : la plupart des domaines classés n'ont pas été présentés à l'Exposition3, 6. Sur le document, le mot « point » est écrit après le nom de ceux qui n'avaient rien envoyé3.
Cantemerle et Mouton, les deux seuls changements
Depuis, la liste n'a changé que deux fois3. Le 16 septembre 1855, en pleine Exposition, Château Cantemerle est ajouté aux cinquièmes crus3, 11, à la plume, quelques mois après la remise de la liste. Selon le domaine, il manquait parce qu'il venait seulement d'entrer dans le circuit commercial bordelais. Sa propriétaire, la baronne Caroline de Villeneuve, alors âgée de 72 ans, a rassemblé les preuves de la valeur de son cru pour obtenir son ajout11.
L'autre changement a pris plus d'un siècle. Classé deuxième cru en 185513, Mouton Rothschild devient premier cru en juin 1973, après un long combat du baron Philippe de Rothschild3, 14. Comme en 1855, la Chambre de commerce de Bordeaux réunit une commission de courtiers pour examiner la demande15, 16. La décision est signée par Jacques Chirac, alors ministre de l'Agriculture14, 17. C'est la seule révision officielle du classement7, 10.
Une refonte complète a pourtant été tentée. Au début des années 1960, l'INAO a proposé un nouveau classement en trois groupes, qui écartait 17 crus. Devant l'opposition du Médoc, l'administration a abandonné son projet7, 15.
Un classement de propriétés
Le classement de 1855 range des domaines viticoles, pas des morceaux de vigne1, 7. Bruno Prats, ancien propriétaire d'un cru classé, le dit en une phrase : « Le terroir d'un cru est défini par la propriété. » Ce terroir évolue avec les achats, les échanges, les partages5. Un château peut vendre ou acheter des terres sans perdre son rang7, et la plupart des crus classés ont aujourd'hui plus de vignes qu'en 1855, certains deux fois plus7. Quand un domaine a été divisé, chaque partie a gardé le rang du domaine d'origine7, 10.
La Bourgogne a fait l'inverse. Là-bas, c'est la parcelle, le climat, qui porte le rang : le climat Montrachet, par exemple, est classé grand cru18. Nous racontons cette autre logique dans l'article sur les climats de Bourgogne.
Les autres classements de Bordeaux
Le classement de 1855 n'est pas le seul. Les crus classés de Graves ont été publiés en 1953 et révisés une seule fois, en 1959. Haut-Brion y figure aussi : c'est le seul vin de Bordeaux classé deux fois19. Saint-Émilion a eu son premier classement en 1955, révisable tous les dix ans20. Les crus bourgeois du Médoc remontent à 1932, et leur classement est revu tous les cinq ans depuis 202021. Pomerol n'a jamais eu de classement officiel22.
Celui de 1855, lui, ne bouge pas. L'interprofession bordelaise le dit « immuable, à la différence d'autres classements régulièrement révisés »9. En 2016, le ministère de l'Agriculture a répondu à un député qu'il n'était « pas envisagé de modifier » le classement1.

La liste aujourd'hui
Avec les partages de domaines, la liste compte aujourd'hui 88 crus. Les rouges sont 61 : 60 du Médoc et Haut-Brion9. Ils se répartissent en 5 premiers crus, 14 deuxièmes, 14 troisièmes, 10 quatrièmes et 18 cinquièmes23. Les cinq premiers sont les quatre de 1855, rejoints par Mouton Rothschild en 197317. Les liquoreux de Sauternes et de Barsac sont 27 : un premier cru supérieur, 11 premiers crus et 15 seconds9, 23.
Les courtiers voulaient seulement accompagner une carte, et leur liste est devenue une référence. Elle reste le reflet des prix d'avant 1855, comme le rappelle Dewey Markham dans le texte que publie le Conseil des Grands Crus Classés en 1855 : « Personne aujourd'hui n'affirmerait que ce jugement des courtiers de 1855 peut encore s'appliquer très exactement à la situation actuelle du Bordelais »3.
Sources
- Assemblée nationale, réponse du ministre de l'Agriculture, Question écrite n° 100075 sur le classement des vins de Bordeaux de 1855. Réponse publiée au Journal officiel du 20 décembre 2016
- Alexandre Abellan, Vitisphere, « Pour ceux de 1855, le classement devait être occasionnel », il fête ses 170 ans. 18 avril 2025 ; cite le baron Philippe de Rothschild (Vivre la vigne, 1981) et Jean-Michel Cazes
- Dewey Markham Jr, Conseil des Grands Crus Classés en 1855, L'Histoire du Classement de 1855. Texte de l'historien, auteur de « 1855 : A History of the Bordeaux Classification »
- Bureau International des Expositions, Expo 1855 Paris
- Bruno Prats, Académie du vin de Bordeaux, Le Classement de 1855. Conférence ; cite les lettres de la Chambre de commerce et des courtiers
- Jane Anson, Inside Bordeaux, Brokers, châteaux and egos: the story behind the 1855 classification. Extrait de Bordeaux Legends (2013), d'après les travaux de Dewey Markham
- Benjamin Lewin MW, Decanter, The 1855 Classification: on the mark or marketing ploy?. 21 décembre 2015
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Courtier en vin, un acteur incontournable de la place de Bordeaux
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Le classement de 1855 : les grands crus de Bordeaux
- Thomas Matthews, Wine Spectator, The 1855 Bordeaux Classification
- Château Cantemerle, Nos origines. Le domaine pour sa propre histoire
- Emily Miles, Berry Bros. & Rudd, Sauternes Wine Classification. 29 mai 2017
- Stephen Brook, Decanter, What are the differences between Mouton and Lafite?. 30 janvier 2019
- Château Mouton Rothschild, Dates clefs : 1973. Le domaine pour sa propre histoire
- Laurens Delpech, La Jaune et la Rouge, Comment Mouton-Rothschild devint un premier cru classé. N° 543, mars 1999
- Jane Anson, Decanter, Last survivor of Mouton Rothschild first growth jury dies
- Chris Mercer, Decanter, Jacques Chirac, the beer lover who upgraded Mouton. 26 septembre 2019
- Bureau interprofessionnel des vins de Bourgogne, Climats et lieux-dits : l'expression ultime du terroir de Bourgogne
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Crus classés de Graves
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Crus classés de Saint-Émilion
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Crus bourgeois du Médoc
- Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, Pomerol
- Conseil des Grands Crus Classés en 1855, Page d'accueil. Nombre de crus par classe
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