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JournalHistoire

Dom Pérignon a-t-il inventé le champagne ?

Non. Ce que Dom Pérignon a vraiment fait à l'abbaye d'Hautvillers de 1668 à 1715, d'où viennent les premières bulles, et comment la légende est née en 1821.

8 min de lecture · L'Atelier Vignoble

Deux mains coupent au sécateur une grappe de chardonnay entre les feuilles de vigne, près d'Avize en Champagne
Vendanges du chardonnay près d'Avize, en Champagne. Photo Perguillaume · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

L'histoire est connue : un moine de l'abbaye d'Hautvillers aurait découvert par hasard le secret des bulles et lancé à ses frères « Venez vite, je bois des étoiles ! ». Les archives racontent autre chose. Aucun document de son vivant ne montre Dom Pérignon en train de faire du vin mousseux, et la légende est née en 1821, plus d'un siècle après sa mort. Ce qu'il a fait pour les vins de Champagne est pourtant bien réel.

Qui était Dom Pérignon ?

Il s'appelle Pierre Pérignon. Il est baptisé le 5 janvier 1639 à Sainte-Menehould, en Argonne, fils d'un greffier1. Après le collège des jésuites de Châlons, il entre chez les bénédictins de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, et prononce ses vœux en 16581, 2. Dans les actes de son temps, on ne l'appelle d'ailleurs jamais Dom Pérignon, mais Dom Pierre1.

En mai 1668, à vingt-neuf ans, il arrive à l'abbaye Saint-Pierre d'Hautvillers, au nord d'Épernay, comme procureur et cellérier : il gère les biens de la communauté, ses vignes, ses caves et ses vins1, 3. Une douzaine de moines y relèvent alors un monastère presque oublié1. Il est reconduit dans sa charge chaque année pendant quarante-sept ans, jusqu'à sa mort en septembre 1715. Sa pierre tombale le dit en une ligne : « pendant quarante-sept ans cellérier dans ce monastère »1.

L'église abbatiale d'Hautvillers et son clocher, avec un long bâtiment à arcades de l'abbaye, vus entre les arbres
L'abbaye Saint-Pierre d'Hautvillers, où Dom Pérignon a été cellérier pendant quarante-sept ans. Photo Antoine Rex · Wikimedia Commons · CC0

Ce qu'il a vraiment apporté

Son grand apport est l'assemblage. Avant de presser, il mêle des raisins de vignes et de crus différents, au lieu de presser chaque vigne à part1, 4. Il n'a pas inventé le principe : toutes les abbayes faisaient des vins d'assemblage, puisque la dîme leur était payée en raisins venus de vignes diverses1. Mais il en fait une méthode. Le dossier présenté par la France à l'UNESCO le décrit comme « certainement le premier en Champagne à avoir une approche raisonnée de l'élaboration des vins »5.

Son élève et successeur, frère Pierre, a laissé un traité qui décrit sa façon de faire. Dom Pérignon composait ses cuvées en goûtant les raisins, pas les vins : il se les faisait apporter des vignes, les laissait passer la nuit à l'air sur sa fenêtre et ne les goûtait que le lendemain matin1, 2.

À la vigne, il demande une taille sévère, des rendements bas et une vendange soignée3. En cave, il clarifie les vins par soutirage et collage5. Le vignoble de l'abbaye, 21 arpents en 1663, en compte 48 en 17121, 2. Les pressoirs sont remis en état dès 1669, et en 1673 il fait creuser à mi-coteau la cave Thomas, qui fait aujourd'hui partie du bien inscrit au patrimoine mondial1, 5, 6.

Coteaux de vignes aux feuilles qui jaunissent à Hautvillers, sous un ciel d'automne nuageux
Les vignes d'Hautvillers en octobre. Le vignoble de l'abbaye a plus que doublé sous Dom Pérignon. Photo Fab5669 · Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0

Ses vins se vendent deux fois plus cher que ceux de ses concurrents3. En septembre 1694, il écrit lui-même avoir donné « vingt six bouteilles de vin, le meilleur du monde »7. Trois ans après sa mort, un traité sur les vins de Champagne affirme : « Jamais homme n'a été plus habile à faire du vin »1. Au XVIIIe siècle, le « vin de Pérignon » désigne le vin d'Hautvillers, et c'est un vin tranquille, sans bulles7.

Et les bulles ?

Rien ne montre qu'il en ait fait. Les comptes de l'abbaye tenus de son vivant ne parlent que de vins tranquilles7. Le dernier inventaire connu avant sa mort, daté du 24 septembre 1713, ne distingue que des vins nouveaux et des vins vieux, en tonneaux et non en bouteilles7, 8. Frère Pierre, qui détaille ses méthodes, évoque trois fois un vin qui mousse sans jamais y associer son maître7. Le dossier UNESCO salue son rôle, « même s'il n'a vraisemblablement pas élaboré de vin effervescent »5.

À son époque, beaucoup tenaient d'ailleurs la mousse pour un défaut7, 9. La plupart des spécialistes pensent qu'il cherchait à l'éviter : il faisait des vins blancs tranquilles, préférait les raisins noirs, moins enclins à repartir en fermentation, et la mousse faisait éclater les bouteilles2, 3. L'historien François Bonal reste plus prudent : rien ne prouve qu'il en soit le père, mais aucun texte de son époque ne permet d'affirmer le contraire7.

Surtout, la mousse n'a pas d'inventeur. Un vin mis en bouteille avec un reste de sucre repart en fermentation quand la chaleur revient au printemps, et le gaz reste prisonnier de la bouteille. D'où la formule d'Edward Hyams, citée par François Bonal : le champagne s'est inventé lui-même10. À la question « qui a inventé le champagne ? », le Comité Champagne répond : « Le Champagne n'a été inventé par personne. » Il ajoute que la Champagne a été la première région à vouloir comprendre ce phénomène et à produire volontairement un vin mousseux11.

Les premières traces de bulles, à Londres

Le 17 décembre 1662, un peu plus de cinq ans avant l'arrivée de Dom Pérignon à Hautvillers, Christopher Merrett lit devant la Royal Society de Londres un texte sur la façon de traiter les vins12. Il y note que les tonneliers anglais ajoutent « de grandes quantités de sucre et de mélasse » à toutes sortes de vins pour les rendre vifs et pétillants (brisk and sparkling)9. Merrett ne revendique rien : il décrit ce qui se fait déjà.

Les Anglais achètent alors le vin de Champagne en tonneau et le mettent en bouteille chez eux. Ils disposent dès 1660 de bouteilles épaisses et de bouchons de liège7. Les verreries françaises n'adoptent la méthode anglaise qu'au début du XVIIIe siècle13. L'ICOMOS, qui a évalué le dossier pour l'UNESCO, le reconnaît : le passage du vin tranquille au vin effervescent « doit quelque chose à l'Angleterre »6.

Les mots suivent. Le champagne sparkling apparaît en 1676 dans une pièce de théâtre anglaise, The Man of Mode de George Etherege. En France, la première allusion en vers à un champagne qui mousse date probablement de 1700, sous la plume de l'abbé de Chaulieu7. Vers 1710, les livres de comptes commencent à distinguer des « vins pour mousser », dont on ne produit encore que quelques centaines de bouteilles5, 7. En 1718, un traité attribué au chanoine Godinot note que depuis plus de vingt ans, « le goût des François s'est déterminé au Vin mousseux »7.

La méthode se met au point vers 1710-1720 dans des maisons religieuses, comme celle de Pierry, que dirige le frère Oudart5. Pour le Comité Champagne, c'est entre 1670 et 1720 que la Champagne choisit de produire volontairement des vins mousseux4. Dom Pérignon a donc vécu ce tournant, sans en être l'auteur.

D'où vient la légende ?

D'une lettre. Le 25 octobre 1821, Dom Jean-Baptiste Grossard, dernier procureur de l'abbaye d'Hautvillers, écrit à M. d'Herbès, maire adjoint d'Aÿ, que « le fameux Dom Pérignon » a trouvé « le secret de faire du vin blanc mousseux et non mousseux ». Il lui attribue aussi le bouchage des bouteilles1. Grossard n'a pas connu Dom Pérignon, mort plus d'un siècle plus tôt2. Il a 73 ans et a quitté Hautvillers trente-deux ans auparavant7, quand l'abbaye a fermé à la Révolution3.

Le négoce du champagne, qui passe une bonne partie du XIXe siècle à se donner une histoire et des traditions à la hauteur de son rang, adopte le récit8. En 1889, l'année de l'Exposition universelle de Paris, le Syndicat du commerce des vins de Champagne fait de Dom Pérignon le père du champagne8, 9. Le 14 juin 1914, le supplément illustré du Petit Journal le montre en une, faisant sauter un bouchon, avec cette légende : « Il y a exactement deux cents ans que Dom Pérignon découvrit l'art de faire mousser le vin de Champagne »7, 14.

Galerie de cave creusée dans la craie, bordée de pupitres chargés de bouteilles à gauche et de piles de bouteilles à droite
Une cave creusée dans la craie à Reims, sur une carte postale datée entre 1930 et 1960. Photo Rijksmuseum · Wikimedia Commons · CC0

Les historiens ont démonté le récit depuis. En 1959, Roger Dion, professeur au Collège de France, parle de la « méprise » qui fait de Dom Pérignon l'inventeur du vin mousseux. René Gandilhon est aussi net : « Il n'a pas inventé “le champagne” »7. Le dossier UNESCO de la France résume : la « légende dorée » qui en fait l'inventeur du champagne « s'est greffée sur une réputation réelle »5.

« Je bois des étoiles » et les autres légendes

La phrase la plus célèbre qu'on lui prête relève de la même légende : aucun écrit antérieur à 1821 ne présente Dom Pérignon comme l'inventeur des bulles1. L'historien Rod Phillips juge d'ailleurs peu probable qu'un moine bénédictin discipliné, même surpris par la mousse, ait crié une chose pareille8.

Le reste suit le même chemin. Rien ne prouve qu'il ait été aveugle8. Rien ne prouve non plus qu'il ait introduit le bouchon de liège en Champagne : l'idée vient, elle aussi, de Grossard1, 2. Aucun document ne le montre fabriquant des bouteilles plus solides2, et la flûte à champagne fait partie des inventions qu'on lui a prêtées après coup1. Quant au pèlerinage qui lui aurait fait découvrir les vins mousseux à l'abbaye de Saint-Hilaire, près de Limoux, Rod Phillips le cite comme une simple supposition8.

Hautvillers aujourd'hui

Dom Pérignon repose dans le chœur de l'ancienne église de l'abbaye, devenue à la Révolution l'église paroissiale Saint-Sindulphe5, 15. Sa pierre tombale s'y trouve toujours, et l'église est en visite libre16. L'abbaye, achetée en 1823 par Pierre-Gabriel Chandon, gendre de Jean-Rémy Moët, appartient aujourd'hui à la maison Moët & Chandon et ne se visite pas15, 17. Les vignobles historiques d'Hautvillers font partie des Coteaux, Maisons et Caves de Champagne, inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO en 201518.

Dalle noire gravée en latin au nom de Petrus Perignon, encastrée dans le dallage clair du chœur
La pierre tombale de Dom Pérignon, dans le chœur de l'église Saint-Sindulphe d'Hautvillers. Photo Antoine Rex · Wikimedia Commons · CC0

Son nom est aussi devenu une marque. Déposé par la maison Mercier, il a été repris par Moët & Chandon pour un millésime 1921 mis en vente en 1936, présenté comme la première cuvée de prestige3.

Dom Pérignon n'a donc pas inventé le champagne. Il a été un grand cellérier, l'un des premiers à assembler avec méthode des raisins de crus différents, au moment où la Champagne commençait à choisir les bulles. Le titre d'inventeur est venu bien après, quand les producteurs ont voulu une figure de fondateur3.

Sources

  1. Union des Maisons de Champagne, Dom Pérignon, moine bénédictin de l'abbaye d'Hautvillers. Encyclopédie « Personnalités du champagne » ; cite les actes, le traité de frère Pierre et René Gandilhon
  2. Tom Stevenson, GuildSomm, Dom Pérignon: Fact & Fiction. 20 juin 2019
  3. The Oxford Companion to Wine (dir. Jancis Robinson), Pérignon, Dom
  4. Comité Champagne, Histoire du champagne
  5. République française, dossier de candidature au patrimoine mondial, Coteaux, Maisons et Caves de Champagne (bien n° 1465). Pages 131 et 220 à 222 du PDF
  6. ICOMOS, pour le Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO, Évaluation des Coteaux, Maisons et Caves de Champagne
  7. François Bonal, Union des Maisons de Champagne, Les origines historiques de la mousse. Encyclopédie « Histoire du champagne », chapitre 2 ; cite Roger Dion, René Gandilhon et les archives de l'abbaye
  8. Rod Phillips, GuildSomm, The Murky Origins of Sparkling Wine. 29 mars 2012
  9. Garritt C. Van Dyk, The Conversation, Champagne is deeply French, but the English invented the bubbles. 22 août 2023
  10. François Bonal, Union des Maisons de Champagne, Les causes de la mousse et les premiers vins effervescents
  11. Comité Champagne, Foire aux questions
  12. Royal Society, Some observations concerning the Ordering of Wines, by Christopher Merrett. Texte lu le 17 décembre 1662
  13. Comité Champagne, Fiches histoire : du vin tranquille au vin effervescent
  14. Bibliothèque nationale de France, Champagne ! Bibliographie sélective. Décembre 2023 ; reproduit la une du Petit Journal du 14 juin 1914
  15. Mission Coteaux, Maisons et Caves de Champagne, Le berceau du champagne
  16. Office de tourisme d'Épernay, Église Saint-Sindulphe
  17. Office de tourisme d'Épernay, Abbaye Saint-Pierre d'Hautvillers
  18. UNESCO, Centre du patrimoine mondial, Coteaux, Maisons et Caves de Champagne

Sources vérifiées le 26 octobre 2026. Vous avez repéré une erreur ? Écrivez-nous, nous corrigeons.